Vous voudrez bien me pardonner, chers lecteurs, le hors sujet manifeste de ce billet qui n'est rien de plus que le billet d'humeur cathartique d'un lecteur malheureux qui se
laisse aller à écrire au lieu de se taire !
Chaque jour les journaux se permettent de nous parler des « auteures » ou des « professeures ».
Cela me désole, et je suis extrêmement peiné par la disparition, dans la langue courante :
- Du « nous » remplacé par le « on »
- Et par celle du futur…
Jamais plus nous n'entendons ni ne lisons : Nous voterons… ou nous entendrons… Mais bien « on va voter » ou « on va entendre » , quand ce n’est pas : « on va pouvoir voter » , ou « on va pouvoir
entendre ».
Et je ne dirai pas ce que je pense de de l'apparition de l'abominable « au jour d'aujourd'hui », double pléonasme du XXIe siècle ! Quel malheur !
La langue française est aussi belle qu'elle est sévèrement malmenée, y compris parmi « les élites ».
Il n'est que d''entendre le Président de la République Française s'exprimer…
Il me vient, en l'entendant, l'irrépressible envie de me faire naturaliser citoyen du Timor oriental !
Peut-être la langue qu'il parle n'est-elle pas alors ma seule motivation. J'en conviens !
Mais c'est une autre affaire =:-)
J'ai grand plaisir, de temps à autre, à relire ce petit texte acide de Jean-François Revel, académicien, pour
ne pas sombrer dans la mélancolie !
Le sexe des mots
Byzance tomba aux mains des Turcs tout en discutant du sexe des anges.
Le français achèvera de se décomposer dans l'illettrisme pendant que nous discuterons du sexe des mots.
La querelle actuelle découle de ce fait très simple qu'il n'existe pas en français de genre neutre comme en possèdent le grec, le latin et l'allemand. D'où ce résultat que, chez nous, quantité de
noms, de fonctions, métiers et titres, sémantiquement neutres, sont grammaticalement féminins ou masculins. Leur genre n'a rien à voir avec le sexe de la personne qu'ils concernent, laquelle peut
être un homme.
Homme, d'ailleurs, s'emploie tantôt en valeur neutre, quand il signifie l'espèce humaine, tantôt en valeur masculine quand il désigne le mâle. Confondre les deux relève d'une incompétence qui
condamne à l'embrouillamini sur la féminisation du vocabulaire. Un humain de sexe masculin peut fort bien être une recrue, une vedette, une canaille, une fripouille ou une andouille.
De sexe féminin, il lui arrive d'être un mannequin, un tyran ou un génie. Le respect de la personne humaine est-il réservé aux femmes, et celui des droits de l'homme aux hommes ?
Absurde!
Ces féminins et masculins sont purement grammaticaux, nullement sexuels.
Certains mots sont précédés d'articles féminins ou masculins sans que ces genres impliquent que les qualités, charges ou talents correspondants appartiennent à un sexe plutôt qu'à l'autre. On
dit: «Madame de Sévigné est un grand écrivain» et «Rémy de Goumont est une plume brillante». On dit le garde des Sceaux, même quand c'est une femme, et la sentinelle, qui est presque toujours un
homme.
Tous ces termes sont, je le répète, sémantiquement neutres. Accoler à un substantif un article d'un genre opposé au sien ne le fait pas changer de sexe. Ce n'est qu'une banale faute
d'accord.
Certains substantifs se féminisent tout naturellement: une pianiste, avocate, chanteuse, directrice, actrice, papesse, doctoresse. Mais une dame ministresse, proviseuse, médecine, gardienne des
Sceaux, officière ou commandeuse de la Légion d'Honneur contrevient soit à la clarté, soit à l'esthétique, sans que remarquer cet inconvénient puisse être imputé à l'antiféminisme. Un ambassadeur
est un ambassadeur, même quand c'est une femme. Il est aussi une excellence, même quand c'est un homme. L'usage est le maître suprême.
Une langue bouge de par le mariage de la logique et du tâtonnement, qu'accompagne en sourdine une mélodie originale. Le tout est fruit de la lenteur des siècles, non de l'opportunisme des
politiques. L'Etat n'a aucune légitimité pour décider du vocabulaire et de la grammaire. Il tombe en outre dans l'abus de pouvoir quand il utilise l'école publique pour imposer ses oukases
langagiers à tout une jeunesse.
J'ai entendu objecter: «Vaugelas, au XVIIe siècle, n'a-t-il pas édicté des normes dans ses remarques sur la langue française ?». Certes. Mais Vaugelas n'était pas ministre. Ce n'était qu'un
auteur, dont chacun était libre de suivre ou non les avis. Il n'avait pas les moyens d'imposer ses lubies aux enfants. Il n'était pas Richelieu, lequel n'a jamais tranché personnellement de
questions de langues.
Si notre gouvernement veut servir le français, il ferait mieux de veiller d'abord à ce qu'on l'enseigne en classe, ensuite à ce que l'audiovisuel public, placé sous sa coupe, n'accumule pas à
longueur de soirées les faux sens, solécismes, impropriétés, barbarismes et cuirs qui, pénétrant dans le crâne des gosses, achèvent de rendre impossible la tâche des enseignants. La société
française a progressé vers l'égalité des sexes dans tous les métiers, sauf le métier politique. Les coupables de cette honte croient s'amnistier (ils en ont l'habitude) en torturant la
grammaire.
Ils ont trouvé le sésame démagogique de cette opération magique: faire avancer le féminin faute d'avoir fait avancer les femmes.
Par Jean François Revel de l'Académie Française
Extrait du numéro 85 de la « Gazette de la presse francophone « — juin 1998